« Le grand échiquier » de Zbigniew Brzezinski

géopolitique, Sciences humaines

Brzezinski a dédié ce livre à ses étudiants « Pour mes étudiants afin de les aider à donner forme au monde de demain »

Par conséquent, tous les étudiants en politique et en relations internationales bénéficieront de la lecture de ce livre. C’est également une ligne directrice valable pour les politologues et les diplomates qui souhaitent acquérir une connaissance approfondie de la politique étrangère américaine et de la justification des stratégies changeantes pour rester en tête et au-dessus de la géopolitique mondiale.

Zbigniew Brzezinski, de 1977 à 1981 a été le conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter et pendant des années l’un des penseurs les plus pertinents en matière d’affaires étrangères, en particulier celles qui traitent du bloc soviétique. À cette époque là, ce qui a heurté Brzezinski, c’est qu’à la suite de l’effondrement soviétique, les États-Unis, leader mondial incontesté et incontestable n’avaient tout bonnement pas pas compris que la démocratie américaine se prêtait mal à la gestion des empires. Cette ignorance a frustré Brzezinski, qui a fourni un autre plan scientifique. Une sorte de mode d’emploi pour promouvoir les intérêts américains, maintenir l’hégémonie qui permettrait d’empêcher l’anarchie mondiale. Pour lui, il s’agit d’un jeu stratégique, un peu comme aux échecs, pour déjouer les rivaux potentiels, d’où le titre du livre : « Le grand échiquier ».

Depuis la fin de la guerre froide et l’effondrement du communisme, les États-Unis se sont sentis victorieux,et après plusieurs décennies, les affaires étrangères n’ont plus occupé la première place à Washington. Le président Clinton a d’ailleurs porté moins d’attention aux affaires étrangères et tous les signes semblent indiquer que le peuple américain, ayant gagné la guerre froide, se consacre davantage aux problèmes nationaux et locaux.

Par ailleurs, de nombreux membres de l’establishment soulignent une inquiétude croissante vis à vis de la politique étrangère : « Réveillez-vous, Amérique, avant qu’il ne soit trop tard. »

Brzezinski commence par un examen rapide de chaque empire de l’histoire en mettant en avant plusieurs type de stratégie que les États-Unis doivent adopter pour être une puissance différente en mettant en exergue les idées de la légion romaine et des empereurs mongols en Chine et comment ils ont adopté différentes stratégies pour devenir une superpuissance mondiale.

« Ces trois empires – romain, chinois, mongol – ont été les précurseurs régionaux de tous les aspirants à la domination mondiale. Rome et la Chine, comme nous l’avons déjà souligné, présentent des caractéristiques similaires, notamment, d’ une part, des structures économiques et politiques très sophistiquées et, d’autre pan, une reconnaissance, largement admise, de la supériorité culturelle du centre, assurant cohésion et légitimité. Le contrôle politique dans l’empire mongol, au contraire, repose sur la conquête militaire suivie d’une phase d’adaptation – et même d’assimilation – aux réalités locales. »

Cette première partie évoque comment mettre en avant le développement des États-Unis en tant que superpuissance mondiale. Elle peut être considéré comme la préface à la compréhension de la politique étrangère américaine avec des références concernant la doctrine Monroe et l’idée que cette doctrine est le dissolvant du sentiment isolationniste américain qui existait avant cette ère.

« Les enjeux géopolitiques n’auraient pu être plus clairement définis: l’Amérique du Nord contre l’Eurasie, avec le monde comme enjeu. Le vainqueur dominerait le monde. Dans ce bras de fer, aucun adversaire de second ordre n’a les moyens de s’interposer. Une fois acquise. la victoire serait totale. »

Il soutient ensuite que l’Eurasie est l’échiquier sur lequel la lutte pour la primauté mondiale continue de se jouer. Il fait de l’Eurasie le terrain de jeu sur lequel le destin du monde est déterminé et analyse les possibilités en Europe, l’ex-Union soviétique, les Balkans (interprétés au sens large) et l’Extrême-Orient. Comme un grand maître aux échecs, il trace sa stratégie avec plusieurs coups d’avance, envisageant un développement en trois étapes.

– Le pluralisme géopolitique doit d’abord être promu pour désamorcer les défis à l’Amérique,

– Des partenaires internationaux compatibles(effort démocratique) doivent être développés pour encourager la coopération sous leadership américain avec bien évidemment l’expansion de l’OTAN vers l’Est

– Le partage effectif de la responsabilité politique internationale.

Grosso modo, les pôles jumeaux de cette stratégie sont une Europe unie à l’Ouest et une Chine à l’Est.

Il faut toutefois comprendre que cet essai regarde l’Eurasie à travers la lentille américaine, c’est donc une approche unilatérale. Cependant, il a prédit l’émergence économique de la Chine. Il reflète également le modèle et les changements historiques de manière très compartimentée en catégorisant chaque partie de la région en pièces comme un échiquier. Bien que le livre puisse être considéré comme un canon important pour examiner les affaires mondiales et la géopolitique, il ne parvient pas à résoudre un certain nombre de problèmes. Il ne définit pas non plus l’idée d’un pivot géopolitique et n’est pas très clair sur la manière dont la Russie et la Chine peuvent constituer une menace pour la politique étrangère américaine. De plus, il regarde le monde du point de vue uniquement pragmatique, qui considère la conquête et la domination économique comme une force hégémonique. Et bien qu’il semble trop ambitieux de tenter de couvrir autant de terrain dans un court ouvrage, Brzezinski l’a fait.

« Il est important que les États-Unis affichent clairement leurs objectifs en matière internationale. S’il fallait choisir entre l’élargissement du système euro-atlantique et l’amélioration des relations avec la Russie, il va sans dire que l’Amérique favoriserait le premier. »

Brzezinski rend la géopolitique plus facile et abordable en décomposant les causes et les conséquences de chaque objectif stratégique potentiel des Etats-Unis et d’autres grands pays. Il faut toutefois comprendre que Brzezinski a une vision américaniste de la géopolitique.


« Le grand échiquier » de Zbigniew Brzezinski » aux éditions Fayard/Pluriel

« L’impérialisme » deuxième tome des origines du totalitarisme. D’Hannah Arendt.

philosophie, Sciences humaines

Ironiquement pour un penseur qualifié « d’eurocentriste » , les questions abordées par Hannah Arendt dans « Les Origines du totalitarisme » et son travail jusqu’au début des années 1960 sont aussi pertinentes pour le monde d’aujourd’hui qu’elles étaient aux événements de son temps. Déjà pendant la Seconde Guerre mondiale, Arendt s’était rendu compte que l’Occident entrait dans une ère qui exigeait une refonte fondamentale de ses concepts traditionnels.

Dans cet essai, elle analyse l’impérialisme et son expansion centrale ; l’utilisation de la pensée raciale comme dispositif dominant sur les continents du Sud; le déclin de l’État-nation et l’augmentation des minorités après 1918. Une période où le totalitarisme, l’impérialisme et l’antisémitisme ont atteint leur pleine expression. Arendt montre comment les structures du totalitarisme naissent avec la partition de l’Afrique, puis se déplace à l’Europe avec les mouvements impérialistes pangermaniques et panslaves, avant de trouver leur aboutissement dans les régimes totalitaires.

« Si je pouvais, j’annexerais les planètes » Cecil Rhodes

Tout commence avec les milieux d’affaires qui sont en quête de nouveaux marchés après avoir essuyés plusieurs échecs économiques à la fin du XIXe siècle. Par la suite, ces milieux d’affaire vont faire pression sur le pouvoir central pour favoriser l’expansion coloniale en Afrique. Deux moyens de domination sont à l’œuvre pour appuyer la puissance coloniale: la division des races et la bureaucratie. un système extrêmement utile pour développer et justifier l’hégémonie européenne. Qu’Hannah Arendt définie comme l’impérialisme classique – cette elite qui avec la complicité de la populace, développe une idéologie qui va s’étendre hors de l’Europe.

Hannah Arendt parle également d’impérialisme continental dont les acteurs principaux sont la Prusse, l’Autriche-Hongrie et la Russie. Qu’elle nomme le panslavisme et le pangermanisme. Un système qui s’appuie uniquement sur la population. Cela implique la croissance du gouvernement invisible par rapport au gouvernement visible – le gouvernement qui n’est pas dans la vue des citoyens.

Cette montée en puissance de la gouvernance invisible conduit à son tour à un déclin, voire à une désintégration, de l’État-nation, c’est-à-dire de l’espace dans lequel les êtres humains appartiennent et vivent en tant que citoyens. Le déclin de l’État-nation, soutient-elle, est la conséquence de l’impérialisme, un mouvement qui

« s’est avéré contenir presque tous les éléments nécessaires à la montée ultérieure des mouvements totalitaires… Avant l’ère impérialiste, il n’y avait pas de politique mondiale, et sans elle, … la revendication d’une domination mondiale n’aurait pas eu de sens. »

Arendt ne semble pas directement concernée par le domaine économique. Et il est important pour elle de maintenir une distinction claire entre ce qui est politique et ce qui est économique. Comme Carl Schmitt, elle a tracé une ligne nette entre la politique et l’économie. Ainsi, l’argument de cet essai sur le totalitarisme est que l’expansionnisme politique infini de l’impérialisme est une transposition dans le domaine politique des tendances économiques du capitalisme, et c’est à son tour une composante essentielle du totalitarisme. Elle conclue que l’impérialisme doit être compris comme la première phase de la domination politique bourgeoise bien plus que le stade ultime du capitalisme.

L’inquiétude d’Arendt est que l’époque actuelle pourrait s’avérer analogue à la période précédant immédiatement la Première Guerre mondiale, où un petit incident a déclenché une catastrophe sans précédent. L’apatridie est le danger, un danger que Nietzsche avait déjà identifié en 1871.

Il faut savoir qu’après la Première Guerre mondiale, on essaie d’accorder un Etat à chaque nation sous l’impulsion du président Wilson qui formule « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. » Cependant dans les faits, cela n’est pas aussi simple et c’est là où Hannah Arendt pointe du doigt la faiblesse de nos démocraties. Car dans les faits, les nations n’occupent pas de territoires continus et homogènes, beaucoup d’individus se retrouveront donc hors de leur pays, sans nationalité et donc sans droit. Un phénomène qui ne fait qu’accentuer la méfiance de la population envers les apatrides sans compter la privation de nationalité et donc de droit. Résultat: déportation, réfugiés…

« Cela n’a pu […] se produire que parce que les droits de l’homme qui, philosophiquement, n’avaient jamais été établis mais seulement formulés, qui, politiquement n’avaient jamais été garantis mais seulement proclamés, ont, sous leur forme traditionnelle, perdu toute validité »

Arendt conclue en évoquant le déclin de l’État-nation et la fin des droits de l’homme qui découlent du caractère abstrait et formel des droits de l’homme, dont les faits ont montré qu’ils avaient perdu toute efficacités dès lors qu’ils avaient été dissociés des droits nationaux. En gros pour Anna Arendt « les droits de l’homme ce sont les droits mais sans les hommes. »

Cet essai n’est pas le plus abordable, il nécessite un minimum de connaissances sur l’histoire et le droit. C’est dense, académique, et bien qu’il soit court, c’est une lecture lente. J’ai dû relire de nombreux passages plusieurs fois parce que les phrases étaient tellement longues que j’avais oublié par quoi ça commençait. Aujourd’hui, après avoir lu ce classique de la théorie politique, j’ai l’impression d’avoir une meilleure approche pour aborder les sujets actuels. Tout comme Hannah Arendt « je crois en la nécessité historique » notamment parce que l’histoire est un éternel recommencement.


« L’impérialisme » Hannah Arendt – éditions points