« Crime et châtiment » de Dostoievski

classique, Littérature étrangère

Au cours de cette lecture, l’auteur nous imprègne dans l’histoire d’un homme tourmenté [Raskolnikov] et d’une époque sous tension, celle d’avant la révolution russe. D’ailleurs, la question sociale est omniprésente dans ce livre, l’injustice, la pauvreté, le dérangement psychique.

« Tous les hommes sont divisés en êtres « ordinaires » et « extraordinaires ». Les hommes ordinaires doivent vivre dans l’obéissance et n’ont pas le droit de transgresser la loi […] Les individus extraordinaires, eux, ont le droit de commettre tous les crimes et de violer toutes les lois pour cette raison qu’ils sont extraordinaires »

Un étudiant pauvre et fier Raskolnikov décide de vérifier s’il est capable d’un acte qui l’élève au-dessus des gens « ordinaires ». (Qui n’est pas sans rappeler la morale des faibles de Nietzsche dans sa conception du surhomme) Pour ce faire, il tue une vieille usurière – puis la sœur de cette dernière qui se trouvait par hasard sur les lieux du crime. Dostoïevski modifie le complot policier : le nom du meurtrier et le corpus delicti sont connus dès le début. Cependant comme toujours avec l’auteur, le héros ne va pas s’en tirer à si bon compte et l’approche du châtiment est inévitable. Dans sa folie, Raskolnikov rencontre la prostituée Sonya Marmeladova, qui contribue à sa renaissance spirituelle. D’autres personnages viennent se greffer à l’intrigue, et sur le chemin du dénouement, Dostoïevski lance Raskolnikov dans un duel psychologique avec l’enquêteur Porphyre Petrovich (un personnage capital qui vient contrecarrer la supériorité du fort pour la remplacer par la supériorité morale.)

« J’ai seulement insinué que l’homme « extraordinaire » a le droit, pas le droit légal, naturellement, mais le droit moral de permettre à sa conscience de franchir… certains obstacles et cela seulement dans le cas où l’exige la réalisation de son idée […] »

Dostoïevski combine l’intrigue la plus pointue avec des questions philosophiques sur la liberté individuelle qui préfigurent l’existentialisme – et crée l’un des romans les plus importants de l’histoire de la littérature.

Pour analyser l’œuvre, il faut bien évidemment contextualiser, il est bon de savoir que pendant son séjour au bagne, Fedor Mikhailovich a été contraint de communiquer non seulement avec des criminels politiques, mais également avec des criminels dangereux – des meurtriers et des voleurs. En observant ces hommes, l’écrivain est arrivé à la conclusion que l’écrasante majorité des crimes ont été commis par ces personnes sur la base du désespoir. Après l’abolition du servage, de nombreux paysans qui n’avaient pas de moyens de subsistance se sont rendus dans les villes, où ils ont tué et volé.

C’est alors que l’écrivain eut pour la première fois l’idée d’écrire un roman sur la misère morale relatant les conflits internes de ses personnages. Selon le plan, l’œuvre a été conçue comme une confession du héros [Raskolnikov], dans laquelle l’expérience spirituelle du protagoniste a été révélée. Cependant, en écrivant le roman, l’auteur a commencé à se rendre compte qu’il n’était pas en mesure de se limiter aux seules expériences de Raskolnikov – l’intrigue exigeait plus de profondeur notamment pour comprendre ce qui animait l’esprit de cette nouvelle génération biberonnée à l’idéologie occidentale. Après avoir quasiment terminé le roman, Dostoïevski le brûle pour le recommencer par la suite.

L’intrigue de « Crime et châtiment » est donc basée sur la description des raisons du meurtre de la vieille femme, de la mort des victimes de Raskolnikov et de la dénonciation du criminel. Sentant un profond désespoir et une anxiété, tourmenté par le doute et la peur, haïssant ses persécuteurs et horrifié par son acte incorrigible, Raskolnikov regarde plus attentivement qu’avant les gens qui l’entourent, comparant leur sort au sien. La quête de la vérité, des épreuves et des désastres sont inhérentes à Sonya, Dounia et à tous les autres personnages du roman, dont le destin est tout aussi tragique. L’intrigue du roman couvre ainsi la souffrance d’une personne qui « n’a personne vers qui s’adresser ».

Ce n’est pas le monde qui ne convient pas à Raskolnikov, mais seulement sa place dans ce monde, et pour se faire une place, il commet un crime en se soumettant à son idée. Cette idée qui pousse le héros au crime. Il « transgresse » pour le bien des humiliés et des offensés . L’étudiant voit que non seulement lui-même, mais aussi des milliers d’autres personnes dans ce monde sont voués à la faim, à la pauvreté… Toute l’atmosphère des drames, de la souffrance, de l’injustice qui l’entoure éveille la pensée, appelle l’esprit à répondre aux questions: pourquoi cela se produit-il? Que faire? Comment se sortir de cette situation? Comment puis-je aider les gens?
Mais Raskolnikov, en même temps, est un individualiste, plein de mépris pour autrui, il pense que le monde se divise en deux catégories: les êtres ordinaires et les êtres extraordinaires ; à ces derniers, tout est permis. Raskolnikov soutient que pour réaliser son idée.

« il leur faut enjamber même un cadavre, du sang, à mon avis ils peuvent en bonne conscience se donner eux-mêmes la permission de le faire, du reste en fonction de l’idée et de son envergure, notez cela. »

Raskolnikov justifie donc théoriquement son idée « la fin justifie les moyens »

Il se convainc qu’il appartient à la catégorie « la plus élevée ». C’est connu !

« Puisque Dieu est mort tout est permis »

Mais l’image de Raskolnikov se révèle encore plus profondément lorsque, après avoir commis un crime, le protagoniste du roman réalise la portée de son acte – il est devenu un meurtrier, le souvenir du sang sur ses mains l’empêche même d’embrasser ses proches et sa conscience le ronge… Au fil des pages, Raskolnikov se rend compte que la position de Sonya n’est pas meilleure que la sienne, mais elle n’a pas permis à son cœur de devenir amer, elle a conservé la foi en Dieu. Il est à noter que c’est Sonya qui donne grâce à Raskolnikov en l’aidant à avouer son crime. D’ailleurs à ce sujet, le personnage principal [Raskolnikov] est assimilé à Lazare, le personnage biblique. Cet homme a été enterré, mais Jésus l’a ressuscité. Donc Raskolnikov était mort moralement et spirituellement, mais il est revenu à la vie par le châtiment.

En analysant le roman « Crime et châtiment » il devient clair que Fiodor Dostoïevski a présenté sa vision de la manière dont ce problème mondial peut être résolu en Russie. D’une première lecture, on pourrait penser que nous parlons d’un mouvement révolutionnaire et du renversement de l’autocratie, mais l’écrivain a vu un autre développement. Pour lui, il est nécessaire d’améliorer la vie spirituelle du peuple en introduisant la morale chrétienne dans les masses. Dans le roman, Dostoïevski voulait transmettre ses idées chrétiennes, selon lesquelles il faut essayer de vivre moralement, ne pas succomber à l’orgueil, à la luxure et à l’égoïsme. Vivre pour les autres, faire le bien, sacrifier ses propres intérêts pour le bien de la société, voilà ce qu’enseigne l’écrivain. C’est pour cette raison qu’à la fin du récit Raskolnikov vient à la foi, de son âme tourmentée, il gagne l’espoir du salut. En fait, ce sont les principes chrétiens qui peuvent influencer le cœur d’une personne et reconstruire son esprit et son âme. Il faut noter également que la raison de l’augmentation de la criminalité n’était pas seulement dû à la précarité des pauvres, mais a de nouvelles philosophies venant de l’ouest qui est un élément important à prendre en compte et que Dostoïevski s’attelle à analyser dans son roman « Les démons ».

Le concept social du roman est étroitement lié à l’enseignement évangélique de l’amour et du pardon. Tout le roman est imprégné du véritable esprit chrétien et nous fait percevoir tous les événements et actions des personnes qui se déroulent dans la vie à travers le prisme de la possibilité de transformation spirituelle de l’humanité. Dostoïevski réfléchit à la perversité de l’orgueil et montre que le crime ne peut être un gage de grandeur.

« Le crime a été rapide, le châtiment va être complexe et long. Raskolnikov, va connaître le remords et la renaissance seulement parce que le jour où il a demandé publiquement pardon à la terre et au peuple, il a accepté de souffrir. »

Vous l’aurez compris, j’ai été très admirative des questionnements philosophiques que posent cette œuvre. Celui de la morale et de la notion du bien et du mal, le nihilisme, la culpabilité et l’importance du pardon…

C’est pour moi une grande satisfaction d’avoir eu l’opportunité de lire ce livre dans la grande famille des plus beaux classiques.


« crime et châtiment » de Dostoïevski.
Éditions Flammarion.
Traduction et présentation
par Pierre Pascal.

« L’enseignement de l’ignorance » de Jean-Claude Michéa

philosophie, Sciences humaines

Dans un monde en déclin, tout commence avec l’école: niveau des élèves en chute libre, manque de considération envers le corps professoral, réformes successives… En renonçant à l’éducation, nous renonçons à l’avenir d’un pays. Tel est le constat que partage Jean-Claude Michéa, ancien professeur agrégé en philosophie qui choisira d’enseigner à des élèves de « banlieue » refusant le conformisme des « nouveaux mandarins » de l’intelligentsia libérale.

La pensée critique est la capacité à mobiliser la raison dans une activité réflexive. Dans un monde en constante évolution, où nous sommes constamment assaillis d’informations, elle permet de prendre le temps d’analyser de façon objective les situations données. Pour cela faut-il déjà être doté d’une culture minimal à commencer par la capacité d’argumenter et maîtriser des exigences linguistiques élémentaires. Vous l’aurez compris, il n’est pas simple d’avoir un esprit critique dans une société qui manipule « le novlangue » à la perfection dont « le but est l’anéantissement de la pensée, la destruction de l’individu devenu anonyme… »

« Par progrès de l’ignorance, La disparition de connaissances indispensables au sens où elle est habituellement déplorée (et souvent à juste titre) que le déclin régulier de l’intelligence critique c’est-à-dire de cette aptitude fondamentale de l’homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale. »

Selon Michéa, « L’enseignement de l’ignorance » n’est pas sans lien avec l’économie libérale, une autorité suffisamment influente et puissante pour briser tous les obstacles qui s’opposent à la loi du marché (tradition, religion, le droit à la coutume, famille …) dans le but de créer « un individu entièrement rationnel égoïste et calculateur » en l’éloignant de son « appartenance ou enracinement »

Ce qui veut dire que l’école actuelle soumet la jeunesse aux contraintes de l’ordre mondial « celle du capitalisme, de l’universalité marchande, ex: le combat de l’école contre « le patois », suppression du grec et du latin, la diminution des heures de philo… Le but de l’école d’aujourd’hui n’est plus de transmettre un savoir, des vertus morales… indépendamment de l’ordre capitaliste, l’école sert dorénavant à former un individu productif et rentable pour le marché du travail.

« L’école n’est déjà rien d’autre qu’un outil au service de la reproduction du capital. »

L’auteur pense aussi que Mai 68 a été décisif , car il a « eu pour effet de délégitimer d’un seul coup et en bloc, les multiples figures de la société précapitaliste ». L’insurrection étudiante n’a été profitable qu’au capital, le changement de paradigme laisse place à la propagande de la publicité et de la consommation, l’école moderne est donc devenue la fabrique de l’inculture favorisant toujours plus le libéralisme économique dans une société où il est dorénavant interdit d’interdir.

« La révolution anticapitaliste a été conviée à se défaire de son encombrant passé en acceptant pieusement de se soumettre au commandement le plus sacré des Tables de la Loi moderne « il est interdit d’interdire… » C’est dans ces conditions radicalement nouvelles et sur les bases de la métaphysique du désir et du bonheur que la consommation puis donc devenir un mode de vie à part entière – la course obsessionnelle et pathétique à la jouissance toujours différée de l’objet manquant. »

Malheureusement tous ceux qui courageusement pointent du doigt la métaphysique du progrès sont accusés de réactionnaires. Parce qu’il est de bon ton pour l’économiste de discréditer toute personne s’opposant au dogme du « mouvement modernisateur » de l’économie. Et pourtant la dimension conservatrice nous aide à garder un esprit critique qui « n’a pas peur des mots ».

Rangez vos livres, ne soyez ni fiers , ni pertinents et encore moins spirituels, vous paraîtrez trop prétentieux dans un monde où la médiocrité a pris le pouvoir. Encore une fois, la common decency est de rigueur pour garder la tête hors de l’eau.


« L’enseignement de l’ignorance » de Jean-Claude Michéa – Éditions Climats

« Les pauvres gens » de Fiodor Dostoïevski

classique, Littérature étrangère

« Les Pauvres gens » est le tout premier roman de Fiodor Dostoïevski, une œuvre qui occupe une place particulière dans son parcours littéraire puisque cette œuvre a non seulement ouvert le monde à un nouvel écrivain russe, mais a prédéterminé le futur du plus grand penseur, capable de pénétrer dans les recoins cachés de l’âme humaine. Ce n’est pas un hasard si après avoir lu le manuscrit du roman, son ami Nekrasov, s’est exclamé: « Le nouveau Gogol est apparu! » même si contrairement à Gogol, Dostoïevski s’intéresse non seulement à « la misère » d’un pauvre, mais aussi à la conscience d’un « opprimé » déformé par les conditions sociales.

L’influence de Gogol était palpable dans le style d’écriture lui-même, notamment dans les discours des personnages, ce qui a provoqué l’embarras et même l’irritation chez certains critiques. Mais les plus perspicaces d’entre eux s’aperçoivent aussitôt que Dostoïevski va plus loin que Gogol et entre même en confrontation avec lui. Compte tenu du « fond soigneusement dessiné de la vie quotidienne de la capitale », l’écrivain s’intéresse moins à la vie quotidienne qu’au monde intérieur des héros. Ce n’est pas un hasard si son style a été qualifié de « psychologique » Cependant, cette définition ne suffit pas pour comprendre la découverte artistique faite par Dostoïevski dans sa première œuvre et qui devint plus tard un trait distinctif de toute son œuvre. Cette découverte a été mis en évidence par l’analyse artistique de l’écrivain – la conscience de l’homme, son autodétermination dans le monde et dans la société. Chez « le pauvre » Dostoïevski découvre « l’ambition », c’est-à-dire l’orgueil offensé, la dignité blessée et la soif d’autojustification. Dostoïevski a donné au malheureux le droit d’avoir sa propre réflexion sur lui-même. Il analyse la misère comme un état d’esprit. Il aborde ses personnages non pas de l’extérieur mais de l’intérieur. Il ne s’intéresse pas à la superficialité du héros sous l’image de la pauvreté, mais à sa conscience.

Pour ce qui est du roman en tant que tel, il est écrit sous forme épistolaire – sous forme de correspondance qui met en scène un fonctionnaire âgé, Makar Alexéïvitch Dévouchkine et une jeune orpheline Varvara Alexéïevna Dobrossiolova. Tous deux sont des personnages étonnamment touchants, brillants et simples, des caractères si chers à l’auteur qui dès lors ne cessera de développer l’éternel thème russe – « un homme incapable de changer les circonstances de son existence », et bien que l’auteur éprouve une réelle affection envers ses personnages, dont la beauté intérieure et la noblesse de l’âme sont indéniables, cela ne peut en aucun cas les aider dans un monde rempli de souffrance et de cruauté.

Mais la souffrance physique n’est rien comparée à l’angoisse mentale à laquelle la pauvreté est vouée. Makar y survivra non seulement en tant que phénomène social, mais l’analysera également comme une composition spéciale de l’âme – un état psychologique. Makar a été la première révélation de la grande idée de Dostoïevski – l’idée de « restaurer » la résurrection spirituelle des pauvres, « des humiliés et offensés. » L’état de pauvreté signifie l’être sans défense, ou l’intimidation, l’humiliation prive une personne de sa dignité, et l’a rend vulnérable, le pauvre se referme dans sa honte et son orgueil, il endurcit son cœur, devient méfiant et « exigeant »

Belinsky [grand critique littéraire russe du XIXᵉ siècle] a écrit à ce sujet:

« Le roman révèle de tels secrets de la vie et des personnages en Russie, dont personne n’avait imaginé avant lui. »

Les pauvres gens du roman perçoivent tous les malheurs qui leur sont arrivés comme des aléas du destin (un trait de caractère typiquement russe – cette façon d’accepter la fatalité) . Ces hommes et ces femmes ne s’échinent pas contre Dieu. Et même dans le malheur, ils accueillent les infimes plaisirs comme la « providence de Dieu ».

Belinsky, dans un article continu en écrivant:

« qu’en la personne de Makar, l’auteur voulait dépeindre une personne dont l’esprit et les capacités sont affaiblies, assaillis par la vie. Ce serait une grave erreur de le penser. La pensée de l’auteur est beaucoup plus profonde et plus humaine ; en la personne de Makar Alexéïevitch, il nous a montré combien ce qui est beau, noble et saint réside dans la nature humaine . »

En perfectionniste, à plusieurs reprises Dostoïevski remanie son texte, il ne peut en aucun cas se satisfaire de la forme, il veut la perfection. Cette poursuite de l’excellence l’accompagne tout au long de sa vie malgré le besoin sans fin, qui l’obligeait à travailler à une vitesse monstrueuse pour éviter de se retrouver sans le sous. Telle est la tragédie de l’auteur: seulement deux fois dans sa vie, Dostoïevski a pu écrire sereinement sans se soucier des créanciers, (son premier ouvrage, (les pauvres gens), et , trente -cinq ans plus tard, sa dernière œuvre, (Les frères Karamazov). Deux occasions où il pu travailler sans précipitation, en considérant soigneusement le plan et en suivant strictement le langage et le style.

Cependant, Dostoïevski considérait chacune de ses œuvres, y compris « les pauvres gens », comme une œuvre cruciale dans sa carrière littéraire. Un premier roman réaliste et vécu car « Pauvre » Dostoïevski l’a été, et bien qu’il ait pu s’en sortir, ses affaires financières, sa santé précaire et ses plans littéraires n’ont cessé de le tourmenter. C’est pourquoi Dostoïevski rattache la question de la vie et de la mort à la première œuvre :

« Le fait est que je veux racheter tout cela par un roman. Si mon entreprise ne réussit pas, je peux me pendre » (extrait d’une lettre à mon frère datée du 24 mars 1845).

La vie ou la mort, tout ou rien, être ou ne pas être, telles sont les dernières et ultimes questions qui ont accompagné la naissance du grand écrivain.

De la modeste histoire d’amour qui relie Dévouchkine et Varvara, l’auteur a créé une image réaliste du mal social de la Russie du XIXe siècle. C’est le pathos social de ce roman qui a d’abord attiré l’attention de Belinsky et a créé un succès retentissant dans le milieu littéraire de l’époque.

Dans le « Journal d’un écrivain » , Dostoïevski a parlé de sa soudaine renommée après l’apparition de Pauvre gens , du «moment le plus délicieux» de toute sa vie, lorsque Belinsky a lu le manuscrit.

Ce tout premier roman est d’une grande importance car il est le début de la biographie créative du futur grand écrivain, qui prévoit déjà le chemin de croix de l’auteur mais aussi de sa littérature.

Un livre infiniment mélancolique et novateur sur des personnes qui, malgré toutes les épreuves et la pauvreté, luttent pour préserver le meilleur d’eux mêmes.


« Les pauvres gens » de Fiodor Dostoïevski – Aux Éditions: Actes Sud – Collection: Babel

« L’impérialisme » deuxième tome des origines du totalitarisme. D’Hannah Arendt.

philosophie, Sciences humaines

Ironiquement pour un penseur qualifié « d’eurocentriste » , les questions abordées par Hannah Arendt dans « Les Origines du totalitarisme » et son travail jusqu’au début des années 1960 sont aussi pertinentes pour le monde d’aujourd’hui qu’elles étaient aux événements de son temps. Déjà pendant la Seconde Guerre mondiale, Arendt s’était rendu compte que l’Occident entrait dans une ère qui exigeait une refonte fondamentale de ses concepts traditionnels.

Dans cet essai, elle analyse l’impérialisme et son expansion centrale ; l’utilisation de la pensée raciale comme dispositif dominant sur les continents du Sud; le déclin de l’État-nation et l’augmentation des minorités après 1918. Une période où le totalitarisme, l’impérialisme et l’antisémitisme ont atteint leur pleine expression. Arendt montre comment les structures du totalitarisme naissent avec la partition de l’Afrique, puis se déplace à l’Europe avec les mouvements impérialistes pangermaniques et panslaves, avant de trouver leur aboutissement dans les régimes totalitaires.

« Si je pouvais, j’annexerais les planètes » Cecil Rhodes

Tout commence avec les milieux d’affaires qui sont en quête de nouveaux marchés après avoir essuyés plusieurs échecs économiques à la fin du XIXe siècle. Par la suite, ces milieux d’affaire vont faire pression sur le pouvoir central pour favoriser l’expansion coloniale en Afrique. Deux moyens de domination sont à l’œuvre pour appuyer la puissance coloniale: la division des races et la bureaucratie. un système extrêmement utile pour développer et justifier l’hégémonie européenne. Qu’Hannah Arendt définie comme l’impérialisme classique – cette elite qui avec la complicité de la populace, développe une idéologie qui va s’étendre hors de l’Europe.

Hannah Arendt parle également d’impérialisme continental dont les acteurs principaux sont la Prusse, l’Autriche-Hongrie et la Russie. Qu’elle nomme le panslavisme et le pangermanisme. Un système qui s’appuie uniquement sur la population. Cela implique la croissance du gouvernement invisible par rapport au gouvernement visible – le gouvernement qui n’est pas dans la vue des citoyens.

Cette montée en puissance de la gouvernance invisible conduit à son tour à un déclin, voire à une désintégration, de l’État-nation, c’est-à-dire de l’espace dans lequel les êtres humains appartiennent et vivent en tant que citoyens. Le déclin de l’État-nation, soutient-elle, est la conséquence de l’impérialisme, un mouvement qui

« s’est avéré contenir presque tous les éléments nécessaires à la montée ultérieure des mouvements totalitaires… Avant l’ère impérialiste, il n’y avait pas de politique mondiale, et sans elle, … la revendication d’une domination mondiale n’aurait pas eu de sens. »

Arendt ne semble pas directement concernée par le domaine économique. Et il est important pour elle de maintenir une distinction claire entre ce qui est politique et ce qui est économique. Comme Carl Schmitt, elle a tracé une ligne nette entre la politique et l’économie. Ainsi, l’argument de cet essai sur le totalitarisme est que l’expansionnisme politique infini de l’impérialisme est une transposition dans le domaine politique des tendances économiques du capitalisme, et c’est à son tour une composante essentielle du totalitarisme. Elle conclue que l’impérialisme doit être compris comme la première phase de la domination politique bourgeoise bien plus que le stade ultime du capitalisme.

L’inquiétude d’Arendt est que l’époque actuelle pourrait s’avérer analogue à la période précédant immédiatement la Première Guerre mondiale, où un petit incident a déclenché une catastrophe sans précédent. L’apatridie est le danger, un danger que Nietzsche avait déjà identifié en 1871.

Il faut savoir qu’après la Première Guerre mondiale, on essaie d’accorder un Etat à chaque nation sous l’impulsion du président Wilson qui formule « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. » Cependant dans les faits, cela n’est pas aussi simple et c’est là où Hannah Arendt pointe du doigt la faiblesse de nos démocraties. Car dans les faits, les nations n’occupent pas de territoires continus et homogènes, beaucoup d’individus se retrouveront donc hors de leur pays, sans nationalité et donc sans droit. Un phénomène qui ne fait qu’accentuer la méfiance de la population envers les apatrides sans compter la privation de nationalité et donc de droit. Résultat: déportation, réfugiés…

« Cela n’a pu […] se produire que parce que les droits de l’homme qui, philosophiquement, n’avaient jamais été établis mais seulement formulés, qui, politiquement n’avaient jamais été garantis mais seulement proclamés, ont, sous leur forme traditionnelle, perdu toute validité »

Arendt conclue en évoquant le déclin de l’État-nation et la fin des droits de l’homme qui découlent du caractère abstrait et formel des droits de l’homme, dont les faits ont montré qu’ils avaient perdu toute efficacités dès lors qu’ils avaient été dissociés des droits nationaux. En gros pour Anna Arendt « les droits de l’homme ce sont les droits mais sans les hommes. »

Cet essai n’est pas le plus abordable, il nécessite un minimum de connaissances sur l’histoire et le droit. C’est dense, académique, et bien qu’il soit court, c’est une lecture lente. J’ai dû relire de nombreux passages plusieurs fois parce que les phrases étaient tellement longues que j’avais oublié par quoi ça commençait. Aujourd’hui, après avoir lu ce classique de la théorie politique, j’ai l’impression d’avoir une meilleure approche pour aborder les sujets actuels. Tout comme Hannah Arendt « je crois en la nécessité historique » notamment parce que l’histoire est un éternel recommencement.


« L’impérialisme » Hannah Arendt – éditions points

« Sur l’antisémitisme » les origines du totalitarisme d’Hannah Arendt

philosophie, Sciences humaines

« Comprendre, en un mot, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, qu’elle que soit ou qu’ait pu être cette réalité. »

Le premier volume de la célèbre étude en trois parties d’Arendt sur les origines philosophiques de l’esprit totalitaire se concentre sur la montée de l’antisémitisme en Europe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Elle retrace le déclin des Juifs européens et leur persécution en tant que groupe impuissant sous Hitler, aux causes antérieures et à la montée de l’antisémitisme. Cependant, il est important de noter que de nombreux arguments d’Arendt dans ce texte ont été contestés par d’autres chercheurs. Beaucoup lui reprocheront sa subjectivité – une entrave à l’analyse en instiguant de la passion sur ce qui devrait être « pure raison » cependant dans un siècle d’école qu’est le xXe siècle avec une grille de lecture idéologique qui dispense de penser par soi-même, Hannah Arendt revendique une liberté d’écriture, une liberté de réflexion. Une pensée théorique qui ne la discrédite absolument pas selon moi, bien au contraire.

Il faut dire qu’au départ, elle avait montré peu d’intérêt pour la question de l’antisémitisme, qui, selon elle, l’avait auparavant « ennuyée », mais avec la montée d’Hitler, l’antisémitisme est sans surprise devenu une préoccupation majeure pour elle à la fois politiquement et intellectuellement.

La question qui mérite d’être posée c’est pourquoi un livre sur le totalitarisme se concentre autant sur l’antisémitisme. L’une des questions les plus persistantes de l’ histoire du xXe siècle est « pourquoi les Juifs ont-ils été les victimes d’Hitler ? Pourquoi ce peuple a-t-il été choisi pour la destruction et pas un autre ? Était-ce arbitraire ? Alors qu’Hannah Arendt peut avoir un certain biais rétrospectif ici, pour elle, la tentative d’extermination des Juifs était inévitable à la lumière de l’orientation internationale des idéologies totalitaires et des relations internationales des Juifs européens.

Les Juifs, elle le savait, avaient pendant des siècles accepté l’antisémitisme européen comme une évidence, qui excluait naturellement toutes les préoccupations du monde, sauf celle de survie. Maintenant, la haine des Juifs s’était transformée en une politique qui interdisait même le droit de survivre. Elle était persuadée que ces éléments étaient fusionnés ; l’un, croyait-elle, n’avait en fait pas été possible sans l’autre. De là, la conviction que la liberté politique ne vient qu’avec la responsabilité politique. Les Juifs en tant que Juifs avaient depuis longtemps accepté l’absence de toute action politique dans leur vie, s’adaptant habilement à toutes les circonstances à leur disposition. Comme cela se résumait à la poursuite de la religiosité ou de l’argent, la masse des Juifs vivait dans l’obscurité pratiquant un culte hypnotisé de la Loi de Dieu, tandis que quelques-uns devenaient assez riches pour financer les rois et les ministres dans les régimes desquels ils n’avaient ni influence ni intérêt. Ce manque d’implication dans le monde a conduit les juifs religieux et laïcs à embrasser la conviction naïve que les juifs étaient en dehors de l’histoire et bien qu’ils puissent être harcelés, restreints et même assassinés seraient essentiellement ignorés.

« L’ignorance des juifs en matière politique les rendait particulièrement aptes à leur rôle spécifique et à leur implantation dans le monde des affaires liées à l’État; leurs préjugés à l’égard du peuple et leur préférence marquée pour l’autorité, qui les empêchaient de voir les dangers politiques de l’antisémitisme, ne les rendaient que plus sensibles à toutes les formes de discrimination sociale. » p.103

Ce que les Juifs n’avaient pas compris, pensait maintenant Arendt, c’est qu’il n’y a rien de tel que s’absenter de l’histoire. Si l’on ne participe pas activement à la création de son monde, on est voué à être sacrifié au monde dans lequel on vit. En tout temps. Ne pas exercer le libre arbitre, c’est, inévitablement, être asservi par ceux qui l’exercent. Par conséquent, en vertu d’être un peuple sans nation (qui vivait au contraire dans toutes les nations européennes), les Juifs européens sont devenus une excellente justification pour un pouvoir totalitaire international et expansionniste.

Dans la dernière partie de son essai, elle discute de l’affaire Dreyfus. Le capitaine Alfred Dreyfus était un juif français qui a été condamné à tort pour trahison en 1894. En 1896, de nouvelles preuves ont été révélées qui montraient qu’il était innocent. L’armée a supprimé ces preuves et inventé de nouvelles accusations contre Dreyfus, mais la nouvelle s’est transformée en un scandale national.

« On a jamais tout à fait éclairci ce point: L’arrestation et la condamnation de Dreyfus furent-elles simplement une erreur judiciaire qui alluma fortuitement un incendie politique, ou bien l’état-major fabriqua-t-il et introduisit-il délibérément le bordereau* pour enfin stigmatiser un juif qui fut un traître? En faveur de cette dernière hypothèse, il y a le fait que Dreyfus fut le premier juif à entrer à l’état-major, et que cette circonstance dut provoquer non seulement de l’irritation mais de la fureur et de la consternation… » p.186

On dit que pendant que l’affaire était en cours, presque tout le monde en Europe avait une opinion là-dessus. Et notamment la populace par opposition à « au peuple », l’un des concepts clés des Origines du totalitarisme. Arendt prétend que la représentation de toutes les classes au sein de la populace permet de facilement confondre la masse avec le représentant du peuple en général. Étant donné que cet argument peut être utilisé pour priver du droit de vote tout groupe recherchant des droits, Arendt suggère que la principale différence entre la masse et un mouvement authentique que représente le peuple réside dans le type de demandes que le groupe fait. Le peuple exigera que sa voix soit entendue au gouvernement. La populace exigera un leader fort pour tout arranger en déchirant la société qui les a exclus.

« Tendis que le peuple, dans les grandes révolutions, se bat pour une représentation véritable, la populace acclame toujours « l’homme fort » « le grand chef ». Car la populace hait la société, dont elle est exclue, et le Parlement, où elle n’est pas représentée » p.190

On peut dire qu’Arendt a renversé la persécution juive et a exigé la résistance juive non pas pour le seul bien des Juifs, mais pour celui du monde moderne tout entier. Elle réfléchit notamment sur ce que veut dire être juive considérant que la réalité ne serait s’enfermer dans une définition avec l’importance d’être autorisé à être ce que l’on est : tel qu’il est : pour ce qui a été donné.

Je ne suis pas une experte de la période ou du sujet, toutefois je le recommande à toute personne intéressée par l’histoire de l’Europe, l’histoire du peuple juif, la montée des légendes politiques… Les arguments d’Arendt sont vraiment intéressants et cela mérite qu’on s’y attarde.


« Sur L’ antisémitisme, les origines du totalitarisme » d’Hannah Arendt – aux éditions Points.

« Au bonheur des dames » d’Émile Zola

classique, Littérature française

« Un rire de jouissance souleva le bonheur des dames. Le chiffre courait. C’était le plus gros chiffre qu’une maison de nouveautés eût encore jamais atteint en un jour. »

Ce roman prophétique est une excellente fresque du commerce débridé et du consumérisme, « au bonheur des dames »raconte les transformations frénétiques qui ont fait du Paris de la fin du XIXe siècle la capitale mondiale de la mode. Cette histoire aurait été inspirée par l’aménagement des Grands Magasins du Louvre sur la Place du Palais-Royal à cette époque.

En toile de fond, Zola brosse un tableau vivant de la façon dont les affaires d’un grand magasin de luxe sont gérées quotidiennement dans le Paris du milieu des années 1800 et comment le plan d’expansion est mis en œuvre en tandem avec le développement ambitieux d’infrastructures massives de la ville.

Cependant, sous cet aspect glamour, il y a un fort courant qui pleure la disparition inévitable des petits propriétaires dont les commerces sont voués à disparaître. L’histoire donne également un aperçu réaliste de la vie de vendeur dans les grands magasins.

Le héros capitaliste du roman, Octave Mouret, crée un grand magasin géant qui dévore les boutiques poussiéreuses et démodées autour de lui. Ce génie des affaires qui transforme une modeste boutique de draperie en une entreprise de vente au détail extrêmement prospère, exploitant magistralement les désirs de ses clientes et ruinant les petits concurrents en cours de route. Parallèlement à l’histoire du triomphe commercial, c’est l’histoire d’amour entre Mouret et l’innocente Denise Baudu, qui vient travailler au bonheur des Dames. Elle assure le lien crucial entre Mouret et les trois groupes sociaux essentiels du roman : la clientèle féminine, les vendeurs du grand magasin et les commerçants du quartier.

« On commençait à sortir, le saccage des étoffes jonchait les comptoirs, l’or sonnait dans les caisses ; tandis que la clientèle, dépouillée, violée, s’en allait à moitié défaite, avec la volupté assouvie et la sourde honte d’un désir contenté au fond d’un hôtel louche. C’était lui qui les possédait de la sorte, qui les tenait à sa merci, par son entassement continu de marchandises, par sa baisse des prix et ses rendus, sa galanterie et sa réclame. Il avait conquis les mères elles-mêmes, il régnait sur toutes avec la brutalité d’un despote, dont le caprice ruinait des ménages. »

Zola fait un excellent travail en peignant une image d’un grand magasin moderne. Chaque chapitre a pour thème la capture de différents aspects du magasin ou de la vie des employés. Il savait comment ces nouveaux grands magasins, symboles de modernité fonctionnaient, du plus petit secteur jusqu’à la direction, il savait à quoi ressemblait la vie de leurs employés. Le bonheur des dames n’est pas seulement un décor dans ce roman, c’est le personnage principal, une force imparable, rendu avec une attention presque microscopique aux détails. Une excellente étude de la poursuite incessante de la suprématie commerciale.


« Au bonheur des dames » d’Émile Zola – Éditions Gallimard – collection Folio classique.

« Les démons » de Fiodor Dostoïevski

classique, Littérature étrangère

« Les démons » est le sixième roman de Fiodor Dostoïevski publié en 1871 – 1872. Ce livre est l’un des romans les plus politisés de Dostoïevski, il a été écrit sous l’impression des germes de mouvements terroristes et radicaux parmi les intellectuels russes… L’idée initiale de l’intrigue était le cas du meurtre de l’étudiant Ivan Ivanov qui a provoqué une grande résonance dans la société, conçu par S.G Netchaïev afin de renforcer son pouvoir dans le cercle terroriste révolutionnaire. Cette histoire reflète le phénomène de la vie politique du pays, qui a étonné tout le monde et qu’on appelle le «néchaevisme».

La situation de l’intrigue de ce roman est donc basée sur un fait historique réel. Le 21 novembre 1869, près de Moscou, S. G. Netchaïev le chef de l’organisation révolutionnaire secrète « Répression du peuple », et quatre de ses complices – P. G. Uspensky, A. K. Kuznetsov, I. G. Pryzhov et N. N. Nikolaev – ont décidé d’assassiner I. Ivanov, un étudiant de l’Académie agricole de Petrovsk.

Au cours du processus d’écriture, l’idée et l’intrigue de l’œuvre sont devenues beaucoup plus compliquées. La polémique des héros-idéologues a poursuivi la ligne amorcée dans le roman « Crime et châtiment » Les Démons sont devenus l’une des œuvres les plus importantes de Dostoïevski, un roman de prédiction, un roman d’avertissement.

« Les Démons » est l’un des nombreux romans anti-nihilistes russes , qui examine de manière critique les idées libérales, y compris athées, qui occupaient l’esprit des jeunes de cette époque.

Dostoïevski habille ses réflexions sur le sort de la Russie et de l’Occident, du symbolisme évangélique. La maladie de la folie qui a balayé la Russie est avant tout une maladie de l’intelligentsia russe, emportée par le faux européisme et ayant perdu les liens du sang avec son sol natal, son peuple, sa foi et sa moralité.

Cependant, Dostoïevski croit fermement que la maladie qui touche la Russie est temporaire. La Russie renouvellera moralement l’humanité européenne malade avec la « vérité russe » Ces idées sont clairement exprimées dans l’épigraphe évangélique aux Démons, dans l’interprétation de son auteur, du texte évangélique.

La première moitié consiste en un long monologue sur un homme âgé, Stepan Verkhovensky, deux fois veuf et sa riche patronne, Varvara Petrovna Stavrogina, vivant une relation ambiguë de vingt ans, tour à tour humoristique et curieuse. Le narrateur sans nom dit au lecteur que cela mène à quelque chose qui, compte tenu de la longueur, est une bonne chose, mais cela semblait tout de même long.

La seconde moitié du roman ne pourrait pas être plus différente de la première et c’est une bonne raison de persister. Deux générations opposées presque polaires sont présentées. Celui de Stepan et Varvara et celui de leurs enfants, Piotr Stepanovich Verkhovensky, fils de Stephan et Nikolai Vsevolodovich Stavrogine fils de Varvara. Ici, l’intrigue passe de la narration à l’action. Il y a de la violence et beaucoup de sang versé. On apprend aussi la raison du titre. Comme souvent avec Dostoïevski, cela vient de l’Écriture. Dans ce cas, de l’histoire de Jésus guérissant l’homme possédé. Marc 5:1-20

Dostoïevski cherche à révéler ses héros principalement dans les disputes idéologiques et les polémiques ; ainsi, des scènes entières sont esquissées sous forme de dialogues illustrant des affrontements idéologiques entre l’occidentalisateur Granovsky, ce « libéral qui a involontairement inspiré une génération de nihilistes » et l’étudiant Chatov, le religieux souverainiste.

Dostoïevski voit ici les raisons de l’immaturité mentale et morale de la jeunesse d’aujourd’hui dans une mauvaise éducation familiale, où « l’insatisfaction, l’impatience, la vulgarité de l’ignorance, le manque de respect ou l’indifférence à la patrie et dans le mépris moqueur du peuple. »

« pourquoi y a-t-il eu tant de meurtres, de scandales, d’infamies ? Il répondit, j’ai d’une voix brûlante, précipitée : pour ébranler systématiquement les bases: ruiner systématiquement la société et les principes; pour démoraliser les gens, tout transformer en masse informe… »p362

Son message politique dans ce livre était assez clair « méfiez-vous des groupes organisés qui aspirent à la destruction » surtout quand il y a des hommes qui feront tout leur possible pour atteindre leur objectif. Un roman plus que prémonitoire par rapport au monde d’aujourd’hui, en particulier l’individu face aux systèmes corrompus, le mouvement vers l’anarchie et la rébellion, et les réseaux de pouvoir qui lient tous les individus à leurs sociétés oppressives, peu importe à quel point ils s’efforcent de se libérer de ces restrictions.

Un incontournable pour tous les amoureux de la littérature et un véritable témoignage du talent de Dostoïevski, non seulement pour divertir mais provoquer sa conscience à plonger dans un tourbillon d’idées. Je recommande vivement la traduction faite par André Markowicz.


« Les démons » de Fiodor Dostoïevski – aux Éditions Actes Sud, collection Babel.

« L’archipel du goulag » d’Alexandre Soljenitsyne.

Littérature étrangère, socio-économique

« L’archipel du Goulag » est le revers de la médaille de la grande puissance autrefois appelée l’Union soviétique. Un livre que tout le monde devrait lire. Voulez-vous en savoir plus sur la Russie et comprendre l’âme russe? Lisez L’archipel. Le voilà, le livre qui a écrasé l’ex-URSS et le communisme, et comme l’a dit la grande poétesse Akhmatova à propos « d’une journée d’Ivan Denissovitch » « Je pense qu’on devrait obliger chacun des deux cents millions de citoyens soviétiques à lire ce livre et à l’apprendre par cœur. »

Personnellement, je n’ai pas la prétention d’obliger qui que ce soit à lire « l’archipel du goulag » cependant ne prétendez pas connaître le système soviétique si vous ne l’avez pas lu. Je croyais savoir et pourtant au fil des pages, j’ai réalisé que je ne savais rien.

La lecture d’un tel ouvrage est difficile et amère. Dans certains moments, les émotions sont franchement dépassées, on se dit que cela n’est pas réel. Et en même temps, il est impossible de ne pas croire Soljenitsyne qui a passé 8 années en détention. Ce livre comporte des éléments de recherche scientifique et de journalisme. Et c’est la grande force de « l’archipel du goulag » – ce sont les expériences de personnes qui ont été effacées de l’histoire.

« L’échine courbée, presque brisée, j’ai pu tirer de mes années de prison la connaissance suivante : comment l’homme devient bon et méchant. Sur la paille pourrie de la prison, j’ai ressenti pour la première fois le bien remuer en moi. Peu à peu j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal […] traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. Cette ligne est mobile, elle oscille en nous avec les années. Dans un cœur envahi par le mal, elle préserve un bastion du bien. Dans le meilleur des cœurs – un coin d’où le mal n’a pas été déraciné. » p.594

Il y a aussi beaucoup d’énumérations, une époque assez longue est décrite, avec des événements assez divers / monotones. Les noms, fonctions, professions, époques, dates, noms de camps, lieux, types de torture, types de punitions et d’exécutions…

Vous ne trouverez ici ni haine ni colère, même si les événements qui se sont déroulés de 1918 à 1956 sont choquants et semblent invraisemblables! Médecins, enseignants, scientifiques se sont avérés être les principaux ennemis de l’État sans enfreindre un seul commandement humain. La patrie a déclaré les prisonniers, leurs femmes, leurs enfants, leurs frères, leurs sœurs et tous les proches et pas si proches comme des ennemis du peuple. Même les enfants à peine nés étaient voués à l’emprisonnement.

Le livre m’a choquée et effrayée à bien des égards, en ouvrant ces pages de l’histoire soviétique, les récits ne laissent pas indifférent. Tant de personnes provoquent de telles émotions, à la fois négatives en raison de leur bassesse et de leur méchanceté, et positives pour leur courage et leur résilience face aux difficultés de la vie.

L’essentiel dans la vie, tous ses secrets, vous voulez que je vous les dise, là, maintenant? Ne courez pas après les fantômes, après les biens, après une situation: pour les amasser – des dizaines d’années à s’user les nerfs; pour les confisquer – une seule nuit. Vivez en gardant sur la vie une supériorité égale; ne craignez pas le malheur, ne languissez pas après le bonheur; de toute façon, l’amer ne dure pas toute la vie et le sucré n’est jamais servi ras bord… p.306

Je recommanderais à chacun de se familiariser avec cet ouvrage, qui décrit un crime monstrueux contre son propre peuple. C’est un petit peu ce que les russes appellent « la version soviétique de l’Inquisition », lorsque les meilleurs esprits, créateurs et professionnels ont été supprimés, l’on se demande si l’économie, l’industrie, la culture et la créativité actuelle… auraient été différentes sans ces répressions idiotes et insensées.

Il m’a été impossible de décrire le sentiment lorsque je tenais entre mes mains non seulement un livre, mais des millions de vies, pas seulement une histoire, mais quelque chose qui l’a changé.

C’est tout simplement, un ouvrage honnête et véridique sur la façon dont les gens vivaient dans les moments difficiles des années soviétiques.


« L’archipel du goulag » d’Alexandre Soljenitsyne – aux éditions Points.

« Les mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar.

classique, Littérature française

« La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes. » Animula vagula blandula, p. 302

Ce livre est raconté par le légendaire empereur romain Hadrien et se présente sous la forme d’une « lettre testamentaire » adressée au successeur et petit-fils adoptif d’Hadrien, Marc Aurèle. « Mon cher Marc», écrit-il, «Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène. » Ayant commencé sa lettre avec la simple intention d’informer son jeune héritier que sa maladie est mortelle.

La voix utilisée tout au long du roman rappelle les méditations de Marc Aurèle, Ce sont les réflexions d’un homme malade qui tient audience avec ses souvenirs dans un compte rendu détaillé de sa vie, ses voyages, ses réalisations. Il était l’un des dirigeants les plus pacifiques de l’ histoire de l’empire romain.

Au cœur du récit se trouve les moments glorieux de son règne, les détails intimes de sa vie comme son amour pour le jeune Antinoüs et son désespoir après l’inévitable déclin de sa jeunesse…

« Je souris amèrement à me dire qu’aujourd’hui, sur deux pensées, j’en consacre une à ma propre fin, comme s’il fallait tant de façons pour décider ce corps usé à l’inévitable. À cette époque, au contraire, un jeune homme qui aurait beaucoup perdu à ne pas vivre quelques années de plus risquait chaque jour allègrement son avenir. » chap. Animula Vagula Blandula, p. 59

Un parfait équilibre entre le langage factuel et poétique. Elle entrelace des passages de pensée philosophique et de méditation avec des descriptions d’événements, des procédures, des commentaires sur l’économie et la guerre.

Écrire les mémoires de quelqu’un n’est pas une mince affaire. Surtout quand ce quelqu’un est un empereur… Le plus incroyable c’est qu’à aucun moment vous ne ressentez la présence de l’auteure. Elle s’est complètement effacée et a laissé l’histoire prendre le dessus. Donc non pour moi ce livre n’est pas un roman bien qu’il soit qualifié d’œuvre « fictionelle historique ». Il n’a pas pour but de divertir, c’est la confession de la vie d’un homme et d’un chef d’état.

La combinaison des recherches qui ont été menées sur la vie d’Hadrien, avec une interprétation réaliste sur l’esprit d’État, l’art, la justice et la philosophie est savamment entrepris. Je suis restée stupéfaite de l’étendue des connaissances de l’auteure sur l’histoire, la politique et la philosophie.

Yourcenar a créé ici un portrait vivant et honnête de l’empereur. Ce qui veut dire que, les souvenirs et les réflexions d’Hadrien sont tout à fait crédibles.

En conclusion « les mémoires d’Hadrien » est un texte empreint d’érudition avec un style élégant mais sans prétention.

Très certainement un livre que je relirai encore et encore.


« Les mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar – Éditions Gallimard.

« Écrits autobiographiques » de Mikhaïl Boulgakov

autobiographie

M. Boulgakov est un écrivain, dramaturge russe. Auteur de romans, nouvelles, feuilletons et plus d’une vingtaine de pièces de théâtre. Et la liste est longue…

Le thème des œuvres de Boulgakov est déterminé par l’attitude de l’auteur envers le régime soviétique, l’écrivain ne se considérait pas comme un ennemi de celui-ci, mais évaluait la réalité de manière très critique, estimant que ses dénonciations satiriques étaient bénéfiques pour le pays et le peuple.

Ces écrits nous permettent d’avoir son point de vue sur les problèmes sociaux et littéraires les plus sensibles de l’époque, pour comprendre l’œuvre de l’écrivain, mais aussi pour caractériser la période correspondante dans le développement de la littérature soviétique, pour comprendre l’essence du conflit entre l’artiste et les autorités au milieu des années vingt.

Écrit entre le milieu des années 20 et le début des années 30, dans la période la plus difficile de la vie de l’écrivain, lorsque toutes ses pièces ont été interdites, pas une seule ligne n’est parue imprimée, une grave dépression mentale a affecté l’artiste, ce livre révèle Boulgakov sous un autre angle, de façon plus intime en tant qu’écrivain et mais aussi en tant que personne. Ces écrits permettent au lecteur de voir la relation du créateur avec les autorités, de retracer comment se développe le sort d’un artiste condamné à la censure.

En raison des critiques de la révolution russe, ils ont cessé de le publier et les performances basées sur ses pièces n’ont pas été mises en scène. Boulgakov a écrit une lettre à Staline et au gouvernement dans laquelle il lui a demandé soit de lui donner la possibilité de travailler, soit de lui permettre d’émigrer.

« Tout cela dure depuis tantôt dix ans ; mes forces sont brisées ; je n’ai plus le courage d’exister dans une atmosphère de traque, je sais désormais qu’à l’intérieur de l’URSS il m’est interdit de publier mes livres ou de faire jouer mes pièces ; mes nerfs sont dérangés ; je m’adresse donc à vous pour vous demander d’intervenir en ma faveur auprès du gouvernement de l’URSS : QUE L’ON M’EXPULSE D’URSS EN COMPAGNIE DE MA FEMME L.E. BOULGAKOVA QUI SE JOINT À MOI POUR APPUYER MA DEMANDE.»

Suite à cela Staline pris contact et Boulgakov est accepté au Théâtre d’art de Moscou en tant que directeur adjoint.

Cependant, en principe, la position de M. Boulgakov n’a pas changé, beaucoup de ses œuvres ont continué à rester interdites, et malheureusement, il est mort sans voir beaucoup de ses œuvres publiées.

Son destin est un drame continu. Boulgakov a survécu aux révolutions, aux guerres (mondiales et civiles), à la pratique médicale en province et en première ligne, à la défaveur des autorités, à la pauvreté et à l’éclat, à la dépendance … Il a acquis une reconnaissance universelle de nombreuses années seulement après sa mort.

Il fallait être une personne extrêmement courageuse pour écrire sur de telles choses qui sont révélées dans ses écrits. Dans les œuvres qu’il nous a laissées, nous voyons comment un homme a lutté contre un régime totalitaire avec pour seul arme, ses textes, son talent. Aujourd’hui il est l’un des plus grands écrivains du xXe siècle, et c’est bien mérité.


« Écrits autobiographiques » de Mikhaïl Boulgakov – Éditions Actes Sud.